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La Gazette (Sénégal)

Sorties musclées du gouvernement contre les puissances occidentales

lagazette21fev

Les sorties musclées servies par les membres du gouvernement contre les puissances occidentales qui ont invité le président sortant, Me Abdoulaye Wade, à renoncer à sa candidature à un troisième mandat, dégagent un fort parfum de nationalisme à fleur de peau. En lieu et place d'un patriotisme déclamatoire, les Sénégalais attendent qu'ils fassent montre d'efficacité et de patriotisme économiques.

« Le patriotisme n’est pas déclamatoire. Quand il est ostentatoire il peut devenir désagréable ». Mes Ousmane Ngom, Madické Niang et Souleymane Ndéné Ndiaye devraient méditer ces propos confiés aux confrères de Rfi par le philosophe Michel Lacroix, auteur d’Éloge du patriotisme, petite philosophie du sentiment national. Ils éviteraient ainsi leurs sorties couturées d’indignation. Atrocement comiques, elles apportaient la réplique à la série de protestations de chancelleries étrangères invitant le président sortant, Me Abdoulaye Wade, à ne pas briguer un troisième mandat comme l’y oblige la constitution sénégalaise. Ulcérés par la validation de la candidature de Wade, l’invalidation de celles de Youssou Ndour, Kéba Keinde ou autre Abdourahmane Sarr, mais surtout choqués par la violence disproportionnée avec laquelle les forces de l’ordre ont réprimé les manifestations pacifiques et les morts qui s’en ont suivies, les Etats Unis puis la France ont, en écho à la classe politique sénégalaise et à la société civile regroupés au sein du M23, invité Wade à « céder la place à la nouvelle génération ». Pour les autorités américaines, « la démocratie sénégalaise est assez mûre pour se tourner vers la génération suivante ».

Pour sa part, après s’être dit « particulièrement préoccupé par les atteintes au droit de manifester et les arrestations », le Quai d’Orsay français a « regretté que toutes les sensibilités politiques ne puissent être représentées à l’élection du 26 février ». Faisant face aux députés du palais Bourbon, le chef de la diplomatie française, Alain Juppé, a martelé sur un ton sans équivoque que « le message a été entendu à Dakar ».

Dans des discours dépourvus de tout panache, les robes noires de Wade ont aussitôt clamé l’indépendance du Sénégal avec la virulence des écorchés vifs. A entendre son ministre des Affaires étrangères, ils n’ont « de leçon de démocratie à recevoir de personne » précisant au passage que « c’est aux Sénégalais d’assumer leur destin ». Et le Premier ministre de renchérir, un tantinet agacé : « Arrêtez de nous parler des Etats-Unis. Nous ne sommes pas sous la gouvernance des Etats-Unis. C’est un pays indépendant, le Sénégal aussi est un pays indépendant. Nous, notre référence, ce n’est pas Barack Obama ou un autre. Venant à la rescousse le ministre de l’intérieur Ousmane Ngom a enfoncé le clou de ce patriotisme douteux en accusant Washington et Paris d’ingérence.

Certes, peut-on reprocher aux puissances occidentales la sélectivité dans leur réaction d’indignation face aux bourreaux qui répriment leurs citoyens ou ceux d’autres pays. Sans doute le discours calamiteux de Sarkozy de Dakar bourdonne-t-il encore dans les oreilles des Africains. Il reste que les thuriféraires de Wade doivent comprendre que les dictateurs et les régimes prêts à tout pour conserver le pouvoir ne peuvent plus impunément assassiner leurs citoyens.

Une économie sous tutelle

Qui ne se rappelle l’image de Wade jouant au coude à coude avec son ministre des Affaires étrangères, Cheikh Tidiane Gadio, Abdoulaye Diop, ministre de l’Economie et des Finances, pour se mettre en vedette lors de la signature du Mca au département d’Etat américain, à Washington, en septembre 2009. « Maintenant, nous sommes en possession de moyens. Nous devons nous mettre à la hauteur. C’est un pari qui est placé en nous. C’est un engagement de l’Administration américaine et le Sénégal va réussir », se réjouissait-il, heureux comme un môme. Préposé à la réalisation d’infrastructures, le Mca est un financement, sur cinq ans, d’un montant de 270 milliards de francs CFA destiné pour l’essentiel à densifier le réseau routier intérieur. Ce programme devrait permettre au Sénégal de disposer de moyens pour la réalisation de la Nationale entre Richard Toll et Ndioum d’une longueur de 120 Km ; la réhabilitation de systèmes d’irrigation dans la vallée du fleuve Sénégal pour un montant de 170 millions de dollars. La Nationale 6 devrait également être réparée et élargie, de Ziguinchor au croisement de Kounkané, soit une distance de 250 km, de même que la réalisation du pont de Ndioum. Inutile de dire que l’agence fédéraleMillenium Challenge Corporation (Mcc) aura un droit de regard sur les attributions des marchés, le recrutement de personnel mais surtout sur la gouvernance en général.

Le président de la Confédération nationale des employeurs du Sénégal (Cnes), Mansour Kama ne croyait pas si bien dire quand il déplorait le profit énorme tiré par les entreprises étrangères de la baisse de l’impôt sur les sociétés. Aucun secteur de l’activité économique sénégalaise n’échappe en effet au contrôle des entreprises étrangères. Le secteur stratégique et vital de l’eau a été concédé à une filiale de la société française Bouygues. Un protocole de concession va d’ailleurs placer sous son autorité la gestion de toute l’hydraulique urbaine pour une durée de 30 ans. Dans le secteur énergétique, Electricité de France a bénéficié de la confiance des autorités sénégalaises pour assurer la fourniture de l’électricité au détriment des sociétés nationales dotées de la même expertise. Pour ce qui est de l’électrification des zones rurales, l’Aser a fait recours à l’Office national de l’électricité marocaine. Idem pour le secteur des télécommunications. Il est entre les mains de France Télécoms qui rapatrie des centaines de milliards de FCFA provenant de dividendes et autres prestations de services assurés à la Sonatel. Les deux licences de téléphonie ont quant à elles été octroyées aux sociétés américaine et soudanaise, Millicom et Sudatel. Comment ne pas évoquer la concession de l’autoroute à péage à l’entreprise française Sénac au moment où c’est le groupe Eiffage qui est attributaire de la réalisation de la seconde portion de cette autoroute qui va de Pikine à Diamniadio ensuite de Diamniadio à Thiès et Mbour. A signaler que les entreprises sénégalaises sont souvent écartées de ces marchés pour l’absence de garanties financières suffisantes ou pour absence d’expérience dans la construction d’autoroute. Alors que dans d’autres pays cela n’aurait été possible qu’à condition que ces entreprises étrangères s’associent avec un partenaire local.

Pareil pour l’aéroport Blaise Diagne dont la construction a été confiée au groupe saoudien Bin Laden alors que la concession a été attribuée à un groupe allemand. Le secteur portuaire n’échappe pas à cette Opa des entreprises étrangères. Le port autonome de Dakar a été concédé au groupe dubaïote Dubaï Ports world pour, dit on, un montant de 30 milliards de dollars. Le secteur minier n’est pas en reste. Faisant fi des recommandations de l’Initiative de transparence dans les industries extractives (Itie) à laquelle le Sénégal n’a pas adhérée, les permis d’exploration et d’exploitation sont accordées de manière opaque et pour des montants inconnus à des entreprises étrangères comme Arcelor Mittal.

Sur le plan macroéconomique, le gap de 961 milliards à mobiliser pour mettre en œuvre le Document de politique économique et sociale (Dpes) est attendu des partenaires techniques et financiers, soit 16%. D’un montant de 5 749 milliards de francs Cfa, le Dpes, articulé autour de trois scénarii a pour ambition de porter le taux de croissance du pays à 6,5% en 2015 et contribuer ainsi à l’atteinte des Omd.

L’aide publique au développement, la sève de l’économie

En novembre 2011, lors de l’inauguration du pont Faidherbe réhabilité, Me Abdoulaye Wade se réjouissait du symbole « d’amitié et de coopération » entre le Sénégal et la France. Estimée à 22 milliards de Fcfa, la réhabilitation de ce pont a été réalisée grâce à un financement de l’Agence française de développement (Afd) à hauteur de 8 milliards de Fcfa. « Bras financier de la France dans sa politique de l’aide au développement », l’Afd a globalement investi plus de 56 milliards de Fcfa dans les infrastructures entre 1998 et 2008. Outre la réhabilitation du pont Faidherbe, la reconstruction du port de Ziguinchor porte l’empreinte française.

Dans une interview accordée à New African, Denis Castaing, directeur du bureau Régional de l’Afd faisait savoir qu’outre le secteur des infrastructures, l’eau et l’assainissement, les industries ont bénéficié du concours de l’agence pour un montant de près de 80 milliards. « Le concours de l’AFD porte par exemple sur le financement d’une extension de 41 km du réseau de distribution d’eau potable, ou encore la construction d’une station de pompage à Dakar. L’éducation n’est pas oubliée, 47,6 millions d’euros y ont été investis », souligne Casting qui ajoute que la moyenne annuelle des subventions de l’Afd au Sénégal s’élève par ailleurs à 16,1 millions d’euros tout en précisant que « depuis 2009, la moyenne annuelle des engagements s’établit à plus de 100 millions d’euros et celles des versements à plus de 50 millions d’euros. » Un financement qui a permis selon le directeur du bureau régional de l’Afd, « de construire ou réhabiliter et équiper 700 classes dans des zones sensibles ».

On apprend également que le gouvernement sénégalais a demandé en 2008 à la France de soutenir le développement de la production de riz. Une sollicitation à laquelle l’Afd a répondu en « identifiant avec la SAED, parmi ses programmes d’aménagement, une extension de 2 500 hectares de périmètres irrigués dans le delta du fleuve Sénégal, que nous finançons à hauteur de 10 millions d’euros, et qui est cofinancée par la BOAD et l’Union européenne », affirme Casting. Il n’empêche, 70% des besoins en riz, qui occupe un rôle prépondérant dans la satisfaction des besoins alimentaires des Sénégalais, sont importés.

Il s’y ajoute que dans le cadre du financement du plan Takkal, l’Afd a signé une convention de 60 millions euros en vue de la réhabilitation de 14 centrales de la Sénélec.

« Le Sénégal est largement tributaire de l’APD qui représente une bonne partie des ressources destinées au financement des projets d’investissement », notait un rapport de la Cellule d’appui à la mise en œuvre des projets et programmes (CAP) du ministère sénégalais de l’Economie et des Finances parcouru par le magazine Réussir. D’après ce document « le financement extérieur contribue pour 759,042 milliards de FCFA, soit près de 40% du financement du Programme triennal d’investissement public (PTIP 2008-2010) ».

Le prix de la souveraineté

A l’évidence, le Sénégal a du chemin à faire pour gagner le pari de l’indépendance économique et se passer de l’Aide publique au développement qui le maintient sous la tutelle des partenaires étrangers. Encore faudrait-il que les autorités fassent preuve d’imagination, de sobriété dans les dépenses publiques, de fermeté dans la lutte contre la corruption et les enrichissements indus, de patriotisme économique mais surtout d’une plus grande rationalisation dans la gestion des ressources publiques. De cette manière et de cette manière seulement le Sénégal se fera respecter comme l’est la Chine. C’est à ce moment là seulement que le chef de l’Etat, Me Abdoulaye Wade, pourra parler d’égal à égal Sarkozy, Obama, comme il semble le suggérer. Après avoir cherché à minimiser les réprimandes des puissances occidentales, Wade n’a rien trouvé de mieux que de décocher à leur endroit : « (…) pourquoi on n’avait pas demandé à Senghor qui a fait 40 ans (sic) de céder la place lui aussi ? La vérité est que je ne vais pas faire comme Senghor qui a passé ses 40 ans de pouvoir à faire plaisir à l’occident. Ces pays veulent qu’on soit éternellement derrière eux pour leur demander l’aumône. Avec moi le Sénégal est passé de dernier de la classe en 2000 à un pays à la porte de l’émergence aujourd’hui. Je cherche à faire plaisir aux Sénégalais et non l’occident ».

Au lieu de clamer la souveraineté du Sénégal par le biais de réactions épidermiques, les élites au pouvoir seraient plus avisés, 50 ans après les indépendances africaines de se mettre au service du développement économique et social du continent. « Assumer son destin », c’est ne pas dépendre de l’aide publique au développement. Attendues sur ce terrain par les populations, les autorités n’ont pas fière allure. Le tissu économique sénégalais étant majoritairement constitué d’entreprises étrangères.Qui paie commande, a-t-on l’habitude de dire. Aussi n’est il pas difficile de comprendre l’appel du Département d’Etat à préserver la stabilité menacée par la validation de la candidature de Wade pour la présidentielle de 2012. Une illustration de plus que le patriotisme ne saurait se contenter d’être déclamatoire.

 

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