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La Gazette (Sénégal)

3e Mandat de Abdoulaye Wade : Guet-apens tragique

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C'est définitif, la candidature très « contestée » de Wade est déclarée valide par le Conseil constitutionnel. Ainsi Moustapha Niasse, Idrissa Seck, Mor Dieng, Cheikh Tidiane Gadio, Cheikh Abiboulahi Dièye, Doudou Ndoye, Djibril Ngom, Ibrahima Fall, Ousmane Tanor Dieng, Diouma Dieng Diakhaté, Oumar Khassimou Dia, Amsatou Sow Sidibé sont retenus. Youssou passe à la trappe ainsi que Kéba Keinde et Abdou Rahmane Sarr. Les conséquences de cet arrêt déjà perceptibles dans les discours radicaux risquent d'être tragiques si l'on y prend garde.

Comme on pouvait s’y attendre, le Conseil constitutionnel a validé la candidature du président sortant en prenant le contrepied de l’expertise des constitutionnalistes sénégalais. Au finish 14 candidats sont retenus et trois recalés dont Youssou Ndour qui, selon toute vraisemblance, gène énormément Wade du fait de l’attention médiatique internationale portée sur lui. Les 5 juges viennent ainsi de projeter le pays dans une incertitude grosse de dangers. Le mouvement du 23 juin (M23) qualifie la décision du conseil constitutionnel de « coup d’Etat constitutionnel ». Probablement, le Sénégal post indépendant traverse l’une des crises les plus graves de son histoire. Pour la première fois de son histoire, il fait face à une situation où le contentieux électoral est poussé à l’extrême. A 85 ans, le président sortant, en dépit de tout bon sens, s’entête à postuler pour un troisième mandat et à rester au pouvoir jusqu’à 91 ans. Dans sa logique implacable, le président de la République s’inscrit dans un rapport de forces qui lui confère, en apparence, l’avantage des arguments légaux. Les analystes politiques et politologues, dont le professeur Ismaila Madior Fall, s’accordent à dire que le Président entretient des « rapports ludiques » avec les institutions. En tant que président de la République en 2007, il avait écrit une lettre de protestation vigoureuse aux membres du conseil constitutionnel suite à la décision de celui-ci lui interdisant d’utiliser son image dans les élections législatives. Cette fois-ci, il y a nul besoin de rédiger une missive satirique. Le président a reçu entière satisfaction et appelle ses adversaires à respecter l’institution qu’il se plaisait à rappeler vertement à l’ordre. Après avoir cannibalisé les institutions de ce pays et s’être comporté comme un hors-la-loi impénitent (lire ci-contre : Me Abdoulaye Wade, un affranchi de la loi et de l’éthique), il se refugie derrière l’Etat de droit et demande aux Sénégalais de respecter ces mêmes lois et institutions. « Je ne suis pas surpris, parce que c’est le droit qui est dit. Etant moi-même juriste, je savais que les juges que nous avons au Conseil constitutionnel sont des juristes chevronnés qui ne pouvaient pas juger autrement que le droit ».

Et d’ajouter : « Le droit a été dit, maintenant, ce que je souhaite en tant que président de la République chargé de veiller sur la paix sociale, sur le bon fonctionnement des institutions, c’est que tout le monde accepte la décision de justice. Il est toujours normal qu’avant la décision de justice que chacun fasse tout pour gagner ». Mais que restent-ils de ces institutions si ce n’est qu’elles ont été totalement transformées en des instruments au service de ses intérêts dénonce l’opposition. Sur les plateaux de télévision et autres organes de presse, les sbires du régime avec leur « obscénité », pour paraphraser le Professeur Mamadou Diouf, tenteront de réduire la complexité du réel à un débat juridique dont ils se sont joué allègrement. S’il y a un domaine où le gouvernement se singularise par une impéritie notoire, c’est bien le non respect des lois et normes de procédures.

En tant qu’opposant au régime socialiste, c’est le Président qui a donné le meilleur exemple à suivre en de telles circonstances : engager la bataille politique pour conquérir de nouveaux acquis démocratiques et le respect de la loi. On ne peut pas disconvenir que Wade l’opposant est un artisan incontestable de tels acquis. Les vicissitudes de l’histoire le placent aujourd’hui de l’autre côté de la barrière parmi les forces du statu quo et du démantèlement des acquis. Fonctionnant sous le mode de la déconstruction, le régime au cours des 12 dernières années a traumatisé tous les démocrates par des entreprises de démolition systématique de ces acquis qu’il a contribué à mettre en place rappelle la presse tous les jours.

Lendemains incertains

Presque 20 ans après le contentieux électoral qui a conduit à l’assassinat du vice-président du conseil constitutionnel (1993), Me Babacar Sèye, le Sénégal fait face à une situation quasi identique, c’est-à-dire à une suspicion légitime voire une défiance vis-à-vis de cette juridiction chargée de trancher le contentieux électoral. Ce recul de 20 ans au moins est symptomatique de l’ampleur des ravages et de la déstructuration de la République. Le chef de l’Etat fait face aujourd’hui à des forces – d’opposition dont la plupart l’ont porté au pouvoir – qui se disent déterminés à engager la bataille politique pour l’empêcher de se présenter à l’élection présidentielle conformément aux dispositions de la constitution en vue de la refondation de la République. Jusqu’où ira l’épreuve de force ? Dans la continuité de sa posture suite aux évènements du 23 juin, le président de la République s’inscrit dans sa logique de confrontation quitte à créer le chaos. En tous les cas l’organisation d’élection dans la configuration issue de l’arrêté du conseil constitutionnel sera une concession majeure de l’opposition qui encouragera le président de la République dans son entêtement semble dire l’opposition. Le M23 a appelé la population à la « résistance » et la « mobilisation » contre la « forfaiture ». « Nous lançons un appel pressant à toutes les organisations politiques, syndicales et de la société civile à prendre part à cette résistance. Nous réitérons notre appel aux forces de sécurité à se mettre du côté du peuple et nous tenons le Pouvoir pour responsable de toutes les conséquences qui pourraient découler de la situation de violence créée par lui contre des populations innocentes. » lit-on dans la déclaration du M23. Amath Dansokho dans le même sillage dira « qu’il n y aura pas d’élections ». Force est de reconnaitre qu’il y a un désaccord fondamental et profond entre l’opposition et le pouvoir pour ne pas dire entre le pouvoir et le peuple qui menace sérieusement la stabilité. « Lorsque le désaccord entre les acteurs politiques relatif au contenu du droit électoral est profond ou que les contestations sur la gestion du contentieux ne peuvent plus être maîtrisées par les procédures juridictionnelles, la lutte pour le pouvoir en Afrique emprunte soit les voies de la violence des armes − antithèse des procédures démocratiques actuelles de la compétition politique, soit celles des solutions politiques » écrit Djedjro Francisco Meledje dans la revue française Pouvoirs. Ce n’est pas exagéré de déceler dans cette situation inédite et dangereuse orchestrée par le président de la République les éléments d’une tragédie à l’africaine qui se joue sous nos yeux. Force est de reconnaitre que le président s’est mis dans la même situation que les dictateurs Moammar Kadhafi (Libye), Mamadou Tandja (Niger), Laurent Gbagbo (Côte d’Ivoire).

Après avoir été contraint par la rue suite à son invention prodigieuse d’une majorité électorale à 25 % le 23 juin dernier, il se représente à 86 ans, pour dit-il, terminer ses chantiers dans trois ans. Le fils aura le loisir de terminer les 4 ans qui restent du mandat soupçonnent les observateurs. Le commentaire d’alors du ministre français des Affaires étrangères, Alain Juppé sonne comme une prémonition mais n’en reste pas moins une lecture lucide de la situation. « Le Président Wade a très clairement pris position pour le départ de Khadafi. Je serais tenté de dire qu’il faut éviter que les mêmes causes produisent les mêmes effets dans son pays » a-t-il martelé. Il ajoute : « Rester au pouvoir par tous les moyens y compris en bricolant la loi électorale, se faire élire avec 25% des voix, ne pas engager un certain nombre de réformes fondamentales pour tenir compte des aspirations de la population. Malheureusement ça aboutit toujours au même résultat ».

Dans le contexte actuel tout porte à croire que les voies de la violence sont grandement ouvertes. Très en colère, les membres du M23 ont publié une déclaration qui augure de lendemains incertains. « Le vendredi 27 janvier 2012, contre l’évidence établie par tous les constitutionnalistes et contre la volonté de paix manifestée par les citoyens sénégalais, le Conseil constitutionnel totalement à la solde de Wade a trahi l’espoir de tout un peuple, en recevant la candidature de Wade. C’est une page noire qu’il vient d’écrire dans l’histoire de notre pays en prenant la décision d’accepter la candidature de Abdoulaye Wade. C’est un coup d’état constitutionnel en marche, prélude à un coup d’état électoral ». Pour sortir de ce qui semble être un guet-apens tragique, tendu par un dictateur dos au mur et en disgrâce dans lequel risque de tomber le pays, la résistance est la seule alternative qui s’offre au peuple dit l’éminent historien Mamadou Diouf. La tenue des élections sérieusement compromise est un signe patent de la déchéance et de la tragédie qui guettent le pays, le président au premier chef.

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