Écrit par Mohamed Yacine publié le: Samedi, 10 Mars 2012 11:17

Dans cet entretien, le directeur des assurances de la Caisse de Mutualité agricole (CNMA) Chérif Benhabiles revient sur l'importance de l'assurance dans le développement agricole et sur les raisons qui font que l'agriculteur algérien ne souscrit pas à un contrat d'assurance.
Les intempéries, de février dernier, ont causé des dégâts importants au secteur agricole, l’assurance est-elle prête à faire face à cette catastrophe ?
Nous avons connu durant les dix dernières années des conditions climatiques très sévères qui se sont répercuté négativement sur l’investissement et sur la production agricole. Ces aléas climatiques viennent, à chaque fois, remettrent en cause tous les programmes de développement engagés par le secteur agricole. Ce dernier nécessitant de gros investissements et de soutien de l’Etat reste très fragile. Dans toute politique de développement, c’est bien beau de mettre de l’argent, mais si vous ne mettez pas sur place des dispositifs financiers pour que cet argent investi soit rentable, on tombera toujours dans cette spirale. Il est temps, aujourd’hui, de mettre en place tous les acteurs concernés pour proposer une vraie démarche rationnelle et économique. Il faudra qu’on sorte un peu de cette logique qui consiste à distribuer de l’argent à chaque fois qu’il y a un sinistre. La CNMA, depuis trois ans a mis en place des outils financiers pour accompagner et soutenir et pour créer un environnement de manière à inculquer aux agriculteurs la notion de la gestion du risque en vue de minimiser les dégâts. L’assurance est un élément indispensable pour tout investissement. Mais malheureusement nous n’avons pas encore retenu la leçon.
L’Etat a décidé après les récentes intempéries d’affecter un fonds spécial pour soutenir les cotisations des agriculteurs et rendre les primes d’assurance accessibles aux agriculteurs. Quelle est l’importance de cette mesure ?
Il faut savoir que le texte qui prévoit ce soutien existe. C’est son application qui pose problème. Le texte portant sur la création et le fonctionnement du Fonds de garantie des calamités agricoles créé en 1990 a prévu une subvention des primes d’assurance jusqu’à 50%, mais son mode opératoire n’a pas été conçu à ce jour. Mieux encore, la CNMA qui est le numéro un en assurance agricole sur le marché national, a développé des produits en direction du monde agricole qui couvre l’aléa climatique notamment dans les filières stratégiques comme la pomme de terre, la tomate, la vigne, l’olivier ... . Je ne peux pas dire que ce sont des produits extraordinaires, mais c’est des produits intéressants qui couvrent beaucoup d’aléas (la grêle, le siroco…). Mais ces produits ne seront accessibles que si l’Etat intervient pour subventionner les primes. Pourquoi continuer à indemniser des sinistres pour lesquels des produits d’assurances existent. La loi sur l’orientation agricole dans son article 69 oblige tout agriculteur qui bénéficie d’un soutien de l’Etat à souscrire un contrat d’assurance. La loi sur la médecine vétérinaire de 1988 oblige tout éleveur à souscrire une assurance pour protéger son cheptel. Mais tout ça reste lettre morte. D’un côté on finance, et d’un autre on indemnise, alors comment voulez-vous que l’assurance se développe ? On a habitué l’agriculteur à dire : pourquoi je vais m’assurer ? Je sais que si demain je suis touché par une catastrophe, l’Etat m’indemnisera. Alors, si on veut que les choses changent il faut que tout le monde s’implique notamment les organisations professionnelles comme l’Union des paysans algériens (UNPA) et la Chambre nationale d’Agriculture (CNA). Il est temps que tous se mettent autour d’une table pour développer un dispositif solide de gestion des risques où chacun doit jouer son rôle.
Les agriculteurs disent qu’ils ont perdu confiance en la CNMA en raison notamment des retards dans le paiement des sinistres. Qu’est ce que compte faire la mutuelle pour soigner son image ?
La CNMA est en train de se réorganiser. Nous avons beaucoup de projets qui vont révolutionner le paysage des assurances. Nous sommes en train de préparer de nouveaux produits qui touchent, cette fois-ci, le rendement pour des cultures stratégiques comme la pomme de terre et le palmier dattier. Cela va soulager beaucoup d’agriculteurs qui deviendront solvables vis-à-vis de leur banque. De part son caractère mutuel, la CNMA s’est vu accordée par le ministère de l’agriculture la réhabilitation des coopératives agricoles pour les mettre au service des agriculteurs. Nous allons créer autour de ces coopératives un mouvement d’entraide. La première opération est la création d’une mutuelle de datte de Tougourt en 2011. Une autre coopérative de collecte de lait à Khenchela et la réactivation d’une coopérative bovine à Djelfa sont sur le point de se concrétiser.
L’assurance sècheresse dont il est, beaucoup, question ces dernières années, n’est toujours pas sur le marché, pourquoi selon vous? Ce produit a été soumis dès le départ à des conditions. Prendre en charge une sècheresse nécessite des moyens colossaux qui coûtent des milliards. La CNMA qui est en train de se développer n’a pas toutes ces capacités financières. Mais de part notre statut nous devons proposer cette assurance aux céréaliculteurs. Nous avons eu tous les accords nécessaires pour le lancement, mais il restait le problème de subvention, sachant que l’agriculteur n’aura pas les moyens de payer cette prime qui est élevée. On devait aller, dans une phase pilote, vers la subvention de l’assurance intégrale par l’Etat, en agissant en amont par la subvention de la prime. Et en aval, l’Etat viendrait soutenir un éventuel différentiel en cas d’épuisement des capacités financières pour indemniser les sinistres. Ce produit existe mais il est inaccessible si l’Etat n’intervient pas pour le soutenir. Il n’y a pas une seule assurance dans le monde qui ne soit pas subventionnée par l’Etat. Aux Etats-Unis, l’assurance sècheresse céréales est soutenue à hauteur de 90%. C’est la même chose au Canada, en France et même dans les pays voisins.